De la pandémie à la guerre : la révolution spatiale du mental
Sous nos latitudes, les espaces dans lequel nous évoluions, étaient pour la majorité de la population jusqu’à récemment habituellement fluides avec une multitude de lieux possible, une diversité de trajets et une perméabilité des frontières. Ils sont le théâtre de nos existences, nous les habitons et nous les traversons sans résistance. Ils supportent notre mode de vie, soutiennent nos habitudes organisent notre temps. On a déjà pu constater la déstabilisation psychologique que l’environnement peut générer lorsqu’il est fragilisé durablement par les changements climatiques ou lorsque qu’il est frappé ponctuellement par des catastrophes naturelles ou des tragédies humaines, terrorisme où loup solitaire.
« L’univers a signifié bien avant qu’on ne commence à savoir ce qu’il signifiait » Claude Lévi-Strauss.
Avec la pandémie à l’avenir encore incertain et avec le début d’une guerre en Europe engageant des puissances nucléaires, nous pouvons tous mesurer la puissance tutélaire de l’environnement sur nos modes de vie et de penser, mais aussi dans le maintien de nos identités collectives et individuelles comme dans la régulation de nos humeurs et de nos comportements La transformation de notre environnement en pouvoir meurtrier a généré partout le même vide universel, avec des émotions à fleur de peau angoisse, irritabilité, impatience, fatigue, insomnie délire, violence et suicides Notre environnement réduit mutilé à profondément affecté notre santé mentale au point de devenir un paramètre incontournable de sa prévention. Dans notre domaine la psychiatrie, ou son rôle est ordinairement marginalisé, même si depuis le début de la mondialisation la fragilisation lente de nos espaces de vie, de leur stabilité et de leur sécurité crée de nouveaux tableaux cliniques et bouleverse les anciens.
Tout au long de ma vie professionnelle au plus près du terrain, les milliers de rencontres dans divers contextes continentaux, métropolitain régionaux ou ethniques m’ont convaincu de l’importance du contexte environnemental dans l’évaluation et éventuellement le traitement de mes patients. Lorsque l’environnement indique ses faiblesses, aujourd’hui sa faillite, c’est le corps qui est en première ligne pour enregistrer le malaise psychique, dans nos métropoles le taux de suicides est deux a trois fois plus élevés dans les quartiers « déshérités ».
Le corps exprime actuellement notre instabilité identitaire, notre inquiétude sécuritaire et notre incertitude de l’avenir. Il est notre véritable baromètre mental, il est le guide de notre reconstruction spatiale, en regard des contraintes qui lui sont imposée pour assurer son intégrité. Cette cure va se décliner pas à pas du domicile protecteur jusqu’à la réappropriation d’un environnement organisé comme un véritable langage avec ses constantes universelles lieus trajets et frontières qui le fondent et qui supportent nos modes de vie, nos identités collective et individuelle. L’inédite cure géomentale que nous vivons va nous conduire des origines de ce langage jusqu’à ses dérives actuelles que dévoile la pandémie. Une cure spatiale qui va mobiliser toutes les composantes de ce langage en nous dévoilant leur place, rôle et faiblesses.
Le confinement
Pour les cinq milliards d’individus qui ont été ou sont encore assignés à résidence, c’est un retour brutal aux origines de notre aventure spatiale. Une démarche thérapeutique de masse qui n’est pas sans évoquer certaines hospitalisations imposées à des patients désorganisé, itinérants afin de leur permettre de renouer graduellement avec un environnement hostile, dont ils ont perdu la maîtrise. Pour tous, notre apprentissage spatial a commencé par un confinement, d’abord la gestation, puis le berceau, la chambre d’enfant l’appartement avant l’envol. Le confinement réactualise l’expérience de notre espace premier, et la création de notre propre insularité qui éclaire la diversité de nos orientations spatiales selon la place accordée à la demeure dans le théâtre de nos vies. Un véritable œdipe territorial dont le corps conserve la mémoire et qui va déterminer notre code spatial.
Ainsi de nombreux patients en télé rencontre ne se plaignaient pas du confinement car c’était leur mode de vie habituel organisé autour du chez eux, avec peu de sorties. Un mode de vie isolé, solitaire qui hante notre imaginaire spatial depuis Robinson Crusoé jusqu’au récent succès du roman de J. Saucier Il Pleuvait des oiseaux. Une tendance que l’on retrouve chez des patients pourtant engages dans une vie active au centre-ville désormais en télétravail, qui ont apprécié cette pause avec l’espoir qu’elle dure (90 % au Québec) dans leur modeste maison en périphérie moins menacée par le virus. Une tendance que l’on va retrouver dans le marché immobilier réorienté vers les banlieues.
Au centre, dans les métropoles, le choc n’est pas le même. Pour beaucoup captif du mouvement, spectacle, loisirs, tourisme, transport mais aussi pour tous ceux nombreux qui sont organisés autour des flux de la vie urbaine, le confinement va être vécu souvent comme un brutal face à face avec une intériorité fragmentée organisée autour de la représentation. Le confinement, peut alors être ressenti comme une incarcération avec ses effets psychologiques bien établis : insomnie, conduites addictives, violences domestiques, dépression anxiété et hallucination pour combler le vide.
Un vide extérieur pour les uns, intérieurs pour les autres tempéré par les espaces médiatiques et virtuels qui se substituent aux limites de nos espaces géographiques. Le confinement les a consacrés comme des espaces à part entière organisés autour des mêmes constantes spatiales que nos espaces physiques. Des espaces d’échange et de socialité mais aussi d’informations qui peuvent venir envahir notre espace physique et le déstabiliser.
Le confinement parce qu’il fait appel à la domiciliation va dévoiler sa fragilisation depuis des décennies notamment dans les grandes métropoles les plus touchées par la pandémie. Par exclusion, les couches populaires et les personnes âgées sont déplacées et les plus défavorisés, surtout des jeunes, se retrouvent à la rue. Mais aussi par restriction, avec la promotion d’appartements minuscules dédiés à la simple restauration au double sens du terme, où l’on va aujourd’hui éventuellement rapatrier sa charge de travail. Un résultat tragique pour les aînés, les plus vulnérables relocalisés dans des ghettos sous médicalisés, et dramatique pour les sans-abris errant dans une ville désertée (leur nombre a doublé depuis le début de la pandémie) ou pour les personnes précarisées (les plus touchés par la maladie) souvent employées dans services essentiels, seules ou entassés dans des logis insalubres ou trop exigus.
Le confinement dévoile la place et le rôle du domicile dans notre stabilité spatial et mental, depuis le Néolithique. C’est là où l’on se décharge des stress du dehors, c’est un lieu de protection dans lequel on peut se réfugier dans les moments de tensions ou de danger comme pour ces retours de miniconfinement. La pandémie a dévoilé à la fois son rôle central et sa fragilisation actuelle dans une société dévolue à la représentation à la vitesse et aux flux et ou il demeure une zone de résistance.
Le déconfinement
Sortir à l’extérieur, sortir de l’hospitalisation avec un plan de traitement spatial pour notre réadaptation c’est l’objet du dé confinement graduelle raisonné. Au sortir des balbutiements du confinement nous devons ânonner notre nouveau langage spatial, car nos phrasées spatiaux sont réduit dans leur amplitudes comme dans leur longueur, nous devons sélectionner nos lieux redéfinir notre mobilité en respectant des limites.
D’abord les lieux. Avec la menace du virus, nos lieux de vie extérieurs au domicile nous sont désormais hostiles, potentiellement meurtriers. Nos lieus de travail et d’étude sont menaçant, comme nos lieus de loisir et de rassemblement limités. Même nos lieux d’appartenance collectives, qui recoupent des géographies plus larges, quartier, région, nation sont concernés. Notre vocabulaire spatial qui nous permet de nous identifier dans l’immensité de l’espace et supporte notre socialité est ébranlé même si, le virtuel nous offre une alternative de lieus de rencontre. Des sites ou la présence physique du corps menacé n’est plus requise, se substituent à notre géographie incertaine et participent à l’actuelle déterritorialisation de nos ancrages géo mentaux.
Ensuite les trajets. Des trajets infestés, limités dans leur ampleur dont l’usage est réglementé depuis les trajets familiers jusqu’au voyages intercontinentaux. Avec la mondialisation on a assisté à la démultiplication a l’accélération des flux d’argent comme des flux de population qui a permis à un virus invisible d’occuper rapidement l’ensemble de la planète qu’il va immobiliser. Même confinés ou limités dans nos déplacements nous continuons de naviguer partout, de nous déplacer librement, et de savoir en temps réel ce qui se passe partout dans le monde. Nous sommes dans une position d’ubiquité quasi divine et en même temps impuissant à nous déplacer librement dans nos espaces familiers. Nos trajets qui sont la part la plus sensibles de notre langage spatial sont devenus dangereux nous obligeant à établir de nouvelles frontières.
Enfin les frontières. Pour arrêter la progression du virus, on assiste à une démultiplication des frontières entre les pays, les régions, les villes, les quartiers Ordinairement simple ligne de passage, elles deviennent comme pour les immigrants clandestins des barrières infranchissables sous peine de danger. Elles vont limiter notre périmètre d’évolution, mais aussi la qualité et la diversité de nos contact humains en standardisant un mode relationnel planétaire distancié ou masqué. La rigueur de ses limites physiques est la encore compensé par la fluidité des espaces médiatiques traditionnelles et électroniques qui abolissent les distances et redessinent en permanence les frontières entre le visible et l’invisible, le tolérable et l’intolérable. Ils redéfissent le cadre de notre socialité avec la création de nouvelles identités individuelles ou collective, restauratrices ou problématique parfois menaçantes.
Bien sûr cette cure spatiale qui engage la structure même de notre langage spatial ne s’achèvera que lorsque l’humanité aura éliminé la menace virale mais les menaces écologiques aujourd’hui se succèdent incendies inondations sécheresses mais aussi pauvreté famines, guerres. D’autres crises environnementales sont déjà à nos portes, d’autres sont à venir générées par la mondialisation néo libérale, avec « l’explosion des mobilités, l’accélération des rythmes, la compétition effrénée pour les ressources qui conduisent à une destruction des systèmes, qu’ils soient sanitaires, éducatifs, sociaux ou qu’ils touchent des corps vivants et des écosystèmes ». Barbara Stiegler. Nous sommes sans doute comme l’annonçait Foucault entrer dans le siècle de l’espace dont nous découvrons aujourd’hui le langage.
Le langage spatial
Le protolangage planétaire que l’humanité pratique aujourd’hui prudemment, dans la reconquête d’un environnement sécuritaire révèle la structure intime du langage spatial. En éclipsant ses particularités locales régionales continental la pandémie va révéler l’universalité de ce langage. Comme la langue qui nous est plus familière, avec noms, syntaxe et ponctuation le langage spatial se construit autour des lieus, trajets et frontières. Nous sommes dans l’espace comme dans la langue, il nous impose un cadre collectif qui nous précède et dans lequel nous inscrivons notre identité spatiale. Selon la prévalence de la place accordée aux états, au mouvement ou à la clôture, ce langage va produire des identités spatiales individuelles ou collectives diverses, sédentaire, nomades où insulaires qui supportent la diversité de nos styles de vie et influencent nos différents modes de penser, et de souffrir en les territorialisant.
Désormais, la clinique contemporaine va devoir intégrer ses incontournables décors : nervosité associée aux centre-ville, marginalisation des campagnes, isolement des périphéries et des ghettos, anomie des banlieues etc… Un langage territorialisé qui génère ses propres tableaux symptomatiques au même titre que la langue dont il est le parent pauvre. Pourtant l’environnement est capable de la transformer pour l’adapter à son nouveau contexte d’expression comme en témoigne la dérive de toutes les langues européennes « historiques » en langues américaines « géographiques » transformées par la migration et les exigences territoriales du nouveau monde. Le schisme transocéanique. Ce langage spatial qui participe à la constitution de nos identités individuelles et civilisationnelles est peu exploré le plus souvent refoulé relégué au rang de simple stress extérieur indifférencié quand il est au cœur de notre vie psychique.
Psychiatrie
Dans la filiation des thérapies traditionnelles des Premières Nations ou les premiers pas de l’enfant sont célébrés, de nouvelles approches thérapeutiques s’affirment ou l’expressivité du corps est sollicitée : méditation, relaxation, hypnose pleine conscience, dont la science peut mesurer les effets bénéfiques. Des approches que nous nous sommes appropriés venant de territoires et de cultures extérieurs, longtemps stigmatisés.
L’espace lui-même peut s’établir comme traitement. Les lieus d’abord : Housing First démarré à New York offre sans condition de sobriété ou de prise de médication un logis a des itinérant souffrant de désorganisation mentale avec statistiquement des résultats positifs. Mais aussi lieus intermédiaires dans la communauté permettant une stabilisation environnementale. Le trajet ensuite dont le mouvement est l’expression. Les prescriptions d’anti dépresseurs s’accompagnent souvent récemment de conseils visant une mobilisation du corps, exercices ou simples marches si possibles dans la nature. Un levier thérapeutique largement utilisé dans les marches de pleine conscience. Les frontières enfin que parfois seule une contrainte hospitalière permet de rétablir.
Le langage spatial occupe une place incontournable dans la pratique empirique de notre discipline mais la recherche à ce propos demeure marginale. Pourtant aujourd’hui toute théorisation du mental ne peut plus faire l’économie de son contexte environnemental, qui engage domicile, quartier, région, aujourd’hui la planète, mais aussi notre propre inscription spatiale.
Conclusion
Avec la pandémie nous venons de découvrir de manière évidente qu’au même titre que la génétique, la biologie, la psychologie ou la sociologie, l’espace joue un rôle déterminant dans la constitution et le maintien de notre équilibre mental. En « Occident », pour la première fois dans nos existences nous sommes confrontés à une menace spatiale grave et prolongée, dont nous pouvons mesurer les effets sur la santé mentale de la population. La pandémie en universalisant la menace virale, conjuguée aux bouleversements de la mondialisation et aux effets des changements climatiques écologiques, inscrit la question du spatial au cœur de notre modernité. Nous ne sommes pas des électrons libres, mais nous participons intimement d’un ensemble structuré qui nous garde en orbite et que nous devons protéger
Le message semble entendu par la population. On assiste à un mouvement de réinvestissement du lieu, au cœur de notre système spatial, comme en témoigne les tendances du marché immobilier à sortir des centres pour leurs périphéries ou pour des villes à dimension humaine, retour à la nature aussi avec parfois la simple préoccupation d’avoir une cour ou un balcon ouvert sur l’extérieur. Pour satisfaire le désir de mouvement des voyages plus proches plus lent pour redécouvrir la beauté du terroir, et pour les accrocs des airs de simples vols, sans destination, façon baptême de l’air. Pour notre sécurité le respect des barrières sanitaires individuelles et la démultiplication des frontières géographiques avec des mouvements de résistances transgressives ou s’affirme comme dans les problématiques border line, le primat absolu de l’individu face au groupe.
L’environnement et ses effets s’imposent aujoud’hui dans notre champ de pratique Les mutations drastiques qui fracturent aujourd’hui nos espaces proximaux et planétaires et que la pandémie dévoile sont intériorisées par une part de plus en plus importante de la population. Ma pratique professionnelle dans divers milieux depuis les urgences parisiennes dans les années 80, en passant par l’Abitibi et la Rive Sud de Montréal jusqu’à la communauté Mohawk de Kahnawake m’ont convaincu qu’une théorisation du mental ne peut plus faire aujourd’hui l’économie de son contexte : domicile, quartier, région, aujourd’hui fragilisés, mais aussi notre propre inscription spatiale. Après la secousse sismique que nous vivons l’importance du paradigme environnemental dans notre discipline nous oblige à rompre avec une dualité dominante entre un corps muet ramené à sa dimension biologique et un langage assujetti à la seule langue qui le gouvernerait.
À la question du « qui suis-je » qui a obsédée le siècle dernier se substitue celle du « ou suis-je », renversant la formule cartésienne en « Je suis donc je pense ». Une forme de pensée largement refoulée qui avec la pandémie fait retour brutalement même si cette tragédie « c’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années. » (Arundhati Roy)


