Bienvenue sur le site de Jean-Dominique Leccia

Étant clinicien, je travaille en aval c’est-à-dire avec les effets mentaux des transformations spatiales actuelles. Ses effets sont majeurs tant au niveau des pathologies qui apparaissent ou qui se transforment, qu’au niveau de la psychiatrie dont les modalités d’exercice et les grilles de lecture sont en pleine mutation.
Une lecture de type géomental s’est imposée à moi dès le début de mon exercice professionnel quand j’ai participé à la création des urgences psychiatriques parisiennes. J’y ai exercé au moment où Paris devient une métropole et j’y ai conduis une recherche intitulée « Urgences psychiatriques et villes – écoute transférentielle »
Le point de départ: le constat d’une insistance territoriale dans la production ou l’expression des troubles rencontrés aux urgences. À l’interface entre le passage des consultants et l’environnement géographique, l’originalité de cette clinique résidait dans la logique d’éléments et de flux spatiaux qui la coloraient et parfois la fondaient. Au final et loin des idéologies dominantes des années 80’, nous actualisions au travers des mutations urbaines en cours, l’éco dépendance du mental. Cette clinique de l’immédiateté et de la rue révélait le lien alors largement méconnu en psychiatrie entre sujet et espace. Je m’honore (J’ai eu la chance que) que cette recherche ait été soutenue par mon ami d’alors Gilles Deleuze ainsi que par Paul Virilio.

Cette recherche multidisciplinaire avec des chercheurs de discipline d’orientation différentes a permis de resituer la clinique dans un champ plus large avec d’abord une réflexion sur ce lieu d’écoute, ouvert 24 heures sur 24, à fleur de ville : les urgences psychiatriques qui sont apparues à New York à la fin des années 70’ et se sont répandues dans toutes les grandes métropoles à la vitesse des fast-food. S’adressant à des sujets déstabilisés elles répondent à une demande d’arbitrage et d’intervention, immédiate par les systèmes de régulation urbaine et notamment la police. Héritières d’une psychiatrie de guerre elles sont comme dépendantes de leur contexte, et on la même finalité. Le sujet peut -il et à quelle condition être renvoyé au « front ».
L’hôpital Lariboisière ou nous avons conduit cette recherche à une position géographique privilégiée : voisin des Gares du Nord et de l’Est, proche de Pigalle, à la limite au sud avec des arrondissements résidentiels et au nord avec les banlieues et quartiers populaire ou immigré notamment Barbès.
Ce carrefour urbain où ce mêlent lieux et trajets, nombreux passants ou simples résidents, où se croisent des populations différentes, touristique , immigrée, enracinée qui vont constituer en quelque sorte notre bassin de clientèle. C’est à partir du passage des consultants du lieu d’origine de la crise à son expressivité que nous avons pu établir de véritables tableaux symptomatiques, en relation avec leur contexte environnemental.

L’environnement s’est imposé comme tiers constituant dans ma vie où j’avais a composé avec un décor et une théâtralité inédite pour moi. Cet environnement s’est imposé aussi dans une pratique aveugle, où je me retrouvais au-delà de la langue étrangement commune, face à des modalités d’expression de la souffrance mentale différente de celle que j’avais connue. À Rouyn Noranda, cette petite ville minière et la capitale (nationale du cuivre) administrative d’une région isolée soumise aux fluctuations mondiale du cours (prix) de l’or et des matières premières, j’ai mesuré, parfois à mes dépends, alors que j’y étais pourtant sensibilisé, la nécessité de tenir compte de l’empreinte du territoire sur la compréhension et le traitement des troubles psychiatriques, et surtout sur leur plasticité parfois trompeuse pour un praticien, méconnaissant son environnement, même si je ne cessais de l’explorer pour mieux.

Je les remercie eux qui étaient des autorités intellectuelles. Le hasard, le destin comme nous dirions sous nos chaudes latitudes communes m’a transporté alors, il y a trente ans vers les grands froids (canadiens).
Je  me suis installé dans une région éloignée au nord-ouest du Québec. l’Abitibi (nom de la région en question) dernier territoire colonisé en Amérique du Nord dans les années 20, un territoire naissant en lutte perpétuelle pour sa survie. Au contraire de Paris ou de la France, une spatialité mal assurée, simple griffe dans immensité boréale avec, au moment où je m’y suis établi, une couverture de neige pendant sept mois, des froids intenses et une volonté de faire, une mentalité de pionnier. Pris par ce mouvement hautement salutaire pour moi, j’ai vécu au travers de rêves et chaos une véritable renaissance spatiale.