Récits et Voyages

Le voyage – Tracés d’enfance

Le village apparaissait enfin, accroché à flanc de montagne. La route s’engageait dans l’ultime vallée aveugle. Il allait disparaître encore un instant. Le voyage touchait à son terme. Nous avions refusé les sollicitations d’univers qui auraient pu distraire notre tension vers ce lieu qui maintenant allait se dessiner dans le soir naissant.
Dès les premières chaleurs de juillet, après la cérémonie des prix – trophées d’un monde qui insidieusement nous possédait déjà – nous commencions à partir. L’appartement était livré à une anarchie inhabituelle, symptôme de notre proche abandon. Tas de vêtements scrupuleusement inventoriés, cadeaux emballés, plaques de chocolat « Côte d’Or » et odorants paquets de café belge. Ce désordre ménager, voisin de celui de nos sens, s’ordonnerait miraculeusement serré dans les multiples valises et dans la grande cantine militaire dont l’enregistrement annonçait l’imminence du départ. Le compte à rebours pouvait commencer.


Parfois, nous retrouvions l’immense grappe familiale Gare de Lyon. Au milieu de la foule des vacanciers, une complicité immédiate s’installait, parée des oripeaux d’une discrète cérémonie tribale. L’attirail de pêche d’un oncle servait de burlesque point de ralliement. Le langage se modifiait et nous n’échangions le récit de nos dernières journées parisiennes que pour mieux les oublier. Nous montions à la hâte dans le train, pourtant nous étions tous très en avance.
Là s’interrompt le souvenir de voyage en commun. D’ordinaire, nous partions seuls. Arrivés bien avant l’heure, nous nous installions dans notre compartiment et nous guettions les places réservées encore inoccupées dans l’espoir de défection. Quand elles se produisaient, nous annexions d’autorité les espaces vacants, assurés de la bienveillance traquée de nos voisins.

Dans la numérotation des trains de la SNCF, le Mistral portait le # 1 dans le sens Paris Nice

Bruyamment le train s’ébranlait. Par la vitre, nous adressions un dernier adieu à un cousin resté seul sur le quai. Il avait hissé dans les filets les valises qu’un voyageur complaisant juché sur la banquette nous passerait par la fenêtre le lendemain matin. Une longue nuit incertaine nous attendait.
Mon frère et moi étions amarrés avec une courroie dans les filets à bagage où nous dormions. Plus grands, nos corps fatigués et alanguis allaient au fil des heures s’étaler sur les banquettes de bois verni au dépend de voyageurs inconnus. L’obsession du sommeil nous plongeait dans une telle absence que nous en perdions jusqu’au lien avec notre mère, pourtant exacerbé par cette moderne transhumance.

Elle allait par intermittence s’assoupir, appuyée contre l’inconfortable repose-tête de bois tapissé de cuir usé. De ces nuits ténébreuses, me poursuit encore, un émerveillement chaque fois que j’aperçois dans un train de nuit un voyageur dignement assis dont seuls la lourde respiration et l’entrebâillement de la bouche indiquent qu’il dort.
Dès le lever du jour, l’agitation va s’emparer des voyageurs qui voient s’achever une pénible nuit de veille. Par les bruits du petit matin, ils se vengent du silencieux et violent outrage des dormeurs. Nous devions ramasser nos corps éparpillés sans pudeur et boire à l’unisson le café au lait que le vendeur ambulant nous servait dans des petits gobelets de carton. De ce mélange au goût indistinct, nous apprécions essentiellement sa chaleur réconciliatrice. Très vite, les papiers froissés et les godets vides allaient joncher le sol du compartiment de troisième classe, transformé, avant de le quitter, en une imaginaire et luxueuse chambre d’hôtel, délaissée avec insouciance. Derniers rites, derniers sifflements du jet de vapeur, dernier tunnel, nous étions arrivés.


Marseille-St-Charles. Les appels sonores des nuées de porteurs envahissaient les quais matinaux. L’autarcie apeurée, dans laquelle nous allions vivre, nous interdisait d’utiliser leurs services comme d’emprunter par la suite les taxis marseillais. Une longue tradition familiale les présentait comme des voleurs citant des sommes importantes pour de modestes courses. L’absence de compteurs kilométriques confirmait notre méfiance. Parisiens, nous étions en garde contre une province encore soumise aux lois du marchandage, la technique supposée conférer aux choses leur véritable valeur nous fascinait. Nous montions dans un des petits cars militaires stationnés devant la gare qui, à prix fixe, nous menait au port.
Nous n’embarquerions que le soir.

Une journée lumineuse et étouffante s’annonçait, entrecoupée de menthe à l’eau et d’orangeade sirupeuse à la terrasse des bars de la Joliette. Nous déposions, plein d’inquiétude, nos bagages dans l’arrière salle du café familier face à la Transat. Parfois, nous rencontrions là , dès le matin, quelques visages connus, fatigués par cette même rituelle odyssée. Le décor, peu amène de cette partie de la ville, réveillait nos propos de compassion pour ceux qui, dans leur exil, avaient dû s’arrêter là pour y mener leur vie. Notre déracinement plus lointain n’en devenait que plus noble et nous interdisait de nous laisser aller aux charmes d’une ville de rencontre qui auraient pu tenir nos convictions sur la beauté unique et aristocratique de Paris.


De Marseille, nous allions subir essentiellement la lourde canicule sur le quartier du port où nous demeurions ancrés. Nous ne nous aventurions guère plus loin que la Basilique à une centaine de mètres de l’embarcadère. A midi sur son parvis, face à la mer, nous mangions le déjeuner de sandwiches préparés la veille. Nous ne connaissions pas ces fêtes iconoclastes où les pauvres sacrifient avec mesure un peu de leur argent. Le restaurant représentait alors pour nous un luxe auquel nous n’aurions cédé que contrits. D’ailleurs, nous n’aurions soupçonné une cuisine qui ne se faisait pas au grand jour et une vaisselle sans doute aussi mal lavée que les verres des bars où nous étanchions notre soif.


Une respectable naïveté limitait nos pas incapables de s’enhardir dans l’exploration d’une ville mystérieuse et pleine d’embûches. Elle était pour nous un simple lieu de passage avec sa gare, son port et leur cordon ombilical : le Boulevard des Dames. Sur les allées et venues d’innocents voyageurs venait se greffer toute une population parasitaire de commerçants, d’employés d’agence maritime, de porteurs en sueur débrayés et de vendeurs de pacotille à la sauvette dont on devait se méfier. Malgré l’étirement lent des heures moites, nous ne pouvions nous écarter des abords du quai où nous regardions les hautes grues embarquer les voitures dans le ventre du bateau. Au-delà de ces aires limitées, Marseille devenait une totale abstraction, un pur chaos.

La Canebière bien sûr peuplait nos imaginations mais nous ne savions pas exactement de quoi il s’agissait. Nous n’aurions en tout cas jamais soupçonné qu’il pu s’agir d’une avenue. En des moments si tendus et précaires la moindre curiosité touristique nous serait apparu hérétique.
Nous vivions dans deux mondes exclusifs aux antipodes, chaque année une nécessaire transition nous menait de l’un dans l’autre, rien de profane ne devait s’immiscer dans cette fragile fracture. Le passage rectiligne et aveugle inscrivait nos efforts désespérés pour figurer de manière rassurante notre déchirement. Son tracé, clos et fini, ne résistera pas plus au temps que la boule de l’angoisse ou le Mur de Berlin dans leur rage à contenir les accidents de l’Histoire. Nous ignorions alors la menaçante opacité de cet exemplaire transparence et le malaise de cette journée d’ennui s’achevait dans une turbulente apothéose.


La chaleur s’écrasait doucement sur la mer quand la cohue des émigrés, arrivés de la France entière, annexait les trottoirs de la Joliette, dernière coulisse où ils finissaient de s’apprêter au retour. Leur geste et leur langue, familière et complice, animaient le quartier à cette heure désertée par les employés de bureau. Nous rencontrions souvent dans cette foule fébrile quelques vagues parents ou amis avec lesquels notre mère échangeait les nouvelles du canton – les Morts. Les années s’additionnaient et se répétaient identiques, le futur semblait ne pouvoir être qu’apocalyptique. Heureusement, le présent nous sollicitait.


Après avoir ramassé nos bagages, jamais moins de six, nous suivions le flot dense des passagers qui se dirigeait vers les zones d’embarquement. Nous montions d’abord les escaliers de la tour d’angle du bâtiment de la Transat. Quand l’ère des simulacres enfantins prit fin et que nous abandonnâmes nos valises miniatures, cette ascension devint une redoutable épreuve. Le coin des bagages trop grand butait sur le rebord des marches et venait cogner nos chevilles.

Nous devions garder les coudes à moitié repliés et nous arrêter à chaque palier en attendant la fin de cette véritable escalade. Arrivés au sommet, nous franchissions la passerelle de béton qui surplombait la rue pavée longeant les quais et nous débouchions sur les immenses hangars sillonnés par les voyageurs. Nous abordions leur traversée avec soulagement, nous pouvions maintenant nous laisser écraser par nos paquets portés à bout de bras. L’impression était fugitive et bien vite nous redevenions préoccupés par la mesure de notre résistance que nous voulions égale à celle de notre mère. Attentifs à ne pas ajouter à sa peine physique le spectacle de notre tourment et de notre débâcle, nous guettions ses pauses pour nous arrêter. Nous changions de main, goûtant un court instant la magique illusion d’un poids allégé, nous fixions obsessionnellement des étapes à notre endurance. Malgré nos stratagèmes, nous ne pouvions plus nous abstraire de notre tâche. Le cuir des poignées et la ficelle des paquets s’insinuaient en traces rouges de plus en plus profondes dans nos doigts boudinés. Les pauses se multipliaient et la durée de nos efforts diminuait lorsque nous parvenions enfin dans la file d’attente des deuxièmes classes.


Dans l’entrebâillement des grandes portes coulissantes, nous apercevions le flanc métallique du bateau. Nous traversions précautionneusement l’étroite passerelle de bois suspendue dans le vide et pénétrions à l’intérieur du paquebot. Parcourant ses veinules d’acier, nous arrivions épuisés dans notre cabine avec ses quatre couchettes jumelles et superposées. A leur tête, un grand récipient rond de fer blanc rappelait l’inconstance de la mer. Le hublot, indispensable élément d’un tel décor, s’ouvrait tantôt sur les flots, tantôt sur les coursives étouffantes. A peine remis de nos efforts, nous nous évadions pour explorer le labyrinthe de couloirs fléchés qui débouchait sur des bars, des salons luxueux ou des salles de restaurant apprêtées. Cette onirique promenade se terminait sur le pont où installés aux premières loges près du bastingage, nous assistions au départ.

Le Napoléon en 1962

Le bateau libéré de ses cordages quittait le quai encore animé, puis sortait de la rade. Les lumières de Marseille se déployaient timidement à mesure de notre éloignement. Nous réalisions alors qu’elle était une grande métropole dont la coupole rougeoyante de lumière allait bientôt sombrer dans la nuit. Quelques lueurs dispersées sur la côte indiquaient que nous la suivions encore avant que le bateau ne se perde en pleine mer. Nous redescendions dormir dans notre cabine confinée. Le rêve se rapprochait et un réveil plein d’émotions nous attendait.


Dès que le soleil levant faisait scintiller la mer, nous étions sur le pont. La clarté diffuse et granuleuse de l’aube estompait les formes lointaines et les dérobait à la précision du regard ébloui. Ce moment évanescent était celui de l’initiale liturgie du Retour. Les passagers humaient les arômes matinaux d’une terre dont le charme subtil avait la réputation d’exister comme effluve avant même d’être vu.

Le tourisme sacrilège n’avait pas encore bigarré cette foule d’émigrés qui s’abandonnaient sans crainte à ses rites. Beaucoup fermaient les yeux et goûtaient longuement les senteurs marines d’une île sauvage dont les contours commençaient à se dévoiler. Le jour devenait limpide, les montagnes apparaissaient d’abord clairement, puis la baie, puis la ville au milieu du golfe. L’arrivée du pilote du port, le bruit des moteurs et des cordages que les matelots déroulaient, annonçaient l’entrée imminente dans la rade. Le bateau s’engageait enfin dans le bassin portuaire aux eaux sales et stagnantes dans lesquelles des gosses écrasés de chaleur iraient plonger au cours du jour. Le paysage urbain se rapprochait et se précisait jusqu’aux lentes et délicates manœuvres d’appontement où les voyageurs pouvaient depuis le pont interpeller bruyamment ceux qui les attendaient à quai. Une fébrile et sonore agitation régnait à terre autour de la maison orange et jaune des Douanes. Nous descendions la passerelle abrupte, personne ne nous attendait. Notre long voyage n’était pas encore terminé.


Nous débarquions à Ajaccio à cette heure intermédiaire entre deux réveils, celui des travailleurs déjà consumé et celui des enfants et des sédentaires que le soleil sortira bientôt de leur torpeur. La chaleur s’introduisait par la luminosité transparente du petit matin. Aux terrasses des bars proche du port où nous prenions notre petit déjeuner, les cars déversaient les voyageurs de l’intérieur. Tout un monde rural habillé souvent à l’ancienne s’acclimatait à la ville avant de s’y affairer : salons de coiffure pour dames, grandes quincailleries, services officiels. Certains, dans des serviettes à carreaux repliées en forme de sac, apportaient des produits villageois frais à un parent qui, dès leur arrivée, les prenait en charge. Habitué aux secrets de la capitale et à ses raccourcis, il les guiderait pour obtenir une consultation médicale ou un papier administratif plus rapidement.

Sur l’esplanade animée, il y avait aussi les petits autobus et les grosses voitures aux porte-bagages vite surchargées qui, dès le matin, amenaient les nouveaux arrivants vers leurs villages. Nous nous laissions envahir par les mouvements de ce ballet sur fond de palmiers et de sonorités corses retrouvées. La chaleur montait lentement et la fièvre portuaire retombait. Notre Eden était encore à quelques lieues, notre car ne partirait que l’après-midi. Nos bagages rendaient leurs derniers services séculiers ; empruntant les ruelles escarpées vers le Cours Napoléon déjà chaud, nous les transportions dans l’arrière salle du Café du Commerce – terminal de la navette routière -, puis nous flânions. Le tropisme colonial de la ville nous menait sur le marché au bas du Cours où s’étalaient objets standardisés et produits locaux. A une vieille femme coiffée d’un fichu et vêtue d’une longue robe de toile sombre, nous achetions des gâteaux traditionnels – deux fines feuilles de pâte enfermant oignons ou herbes – tièdes aux arrières goûts de poivre.

Le souvenir d’autres marchés exotiques se mêlent sans doute dans l’évocation de nos émerveillements devant le spectacle pléthorique de fruits juteux : pastèques, pêches, cerises éclatées et sucrées. Nous nous promenions ensuite dans les ruelles étroites et sales de la vieille ville, peuplée de cris d’enfants et de femmes, décorée par des étendages de linge multicolore aux fenêtres. Au cours d’une de ces journées, nous visitâmes même la maison natale de Bonaparte.
La matinée s’achevait au moment où nous avions épuisé les ressources touristiques évidentes d’une ville qui dévoilait son âpreté. Nous n’étions naturellement pas préparés à ce passage de vide critique que connaissent les véritables errants, et insidieusement nous commencions à nous sentir étrangers à ce port dont la langue nous était familière mais le code inconnu. Pour lutter contre le malaise qui s’emparait de nous, nous tentions de réduire la cité aux dimensions d’une banale capitale provinciale livrée aux caprices de commerçants roublards.

Et d’ailleurs, notre dépit trouvait sa dramatique catharsis dans la soudaine et compulsive activité marchande de notre mère ; elle se limitait le plus souvent à se scandaliser à voix haute du choix restreint d’articles et de leur prix excessif par rapport au Continent. Plus ou moins rapidement, marchands et chalands piqués au vif nous invitaient à retourner au lieu de notre désertion. Même si parfois la machiavélique Transat, profiteuse de l’Insularité et source de ces maux, tempérait les émois, nous devions battre en retraite. De ces immuables séquences, nous repartions ulcérés que la complicité de la langue ne fut pas un libéral viatique à nos égarements. Nous n’en attendions que plus impatiemment le terme de notre voyage où dès le lendemain, nous pourrions avec parents et amis jeter l’anathème sur la ville lointaine.


La chaleur brûlante de midi nous ramenait, abandonnés par la ville, dans la salle fraîche du Café du Commerce. En déjeunant, nous allions essayer de nous remettre de notre déconvenue. Les mouvances de l’Histoire nous avaient surpris au seuil même de cet univers que nous voulions atemporel. Nous n’avions pas su franchir ce port avec indifférence comme Marseille. Nous l’avions abordé au petit matin plein de fièvre amoureuse et de convoitise, nous avions magiquement oublié qu’il était la porte d’entrée de la Métropole, nous l’avions pénétré jusque dans son ventre de ruelles moites avant qu’il nous rejette. Nous nous apprêtions à quitter, désillusionnés, cette cité coloniale et frivole, inaccessible à nos avances. Plus tard, la popularisation de l’aviation et la mode des transitions rapides l’excluront pour longtemps de notre voyage.


Avant que la méprise de cette étape ne nous immobilise craintivement dans le havre familier et frais du bar, nous devions accomplir un dernier pèlerinage dans la ville déserte et engourdie. A l’heure de la sieste, nous redescendions au port retrouver la malle enregistrée qui nous avait miraculeusement suivie. Des étiquettes collées sur son couvercle et ses parois de métal indiquaient, soigneusement calligraphiées, les deux bornes de notre voyage. En nous relayant par deux, nous la transportions jusqu’au car aux formes arrondies et aux couleurs vives. Il était maintenant garé contre le trottoir devant le Café du Commerce et, par une échelle de fer fixée à l’arrière, les bagages étaient hissés sur l’immense impériale en respectant l’ordre de descente des voyageurs. Les quelques villageois en costume de velours et ceinture de flanelle, qui attendaient avec les migrants l’heure du retour à l’intérieur des terres, annonçaient l’imminence de la fin du voyage et préfiguraient l’univers que nous allions retrouver. Notre village, dont le nom était inscrit à l’avant et sur les côtés du grand car, était le point extrême de la navette. Le sentiment de nous rendre à l’autre bout du monde s’en trouvait ostensiblement conforté.


La desserte était assurée par deux frères célibataires qui se partageaient le trajet. A quinze kilomètres du terminus, nous changerions de frère et de car. Nous connaissions mal celui qui à présent nous menait jusqu’à cette dernière étape. Ses longues journées ajacciennes l’avaient urbanisé et cet exil citadin quotidien lui conférait une distante réserve qui le rendait suspect à nos yeux. Après la plaine, la route s’engageait très vite dans la montagne où elle tournait sans fin. A la sortie de chaque virage, on ressentait une fugitive impression d’ouverture, puis rapidement le paysage se refermait à nouveau.

Avec ceux qui avaient mal au cœur saoulés par les tournants, nous guettions les rares petits bouts de lignes droites qui servaient d’illusoire répit à leurs organiques bouleversements. Heureusement, le car s’arrêtait souvent, parfois en rase campagne pour remettre un paquet, et dans chaque village où le chauffeur déposait les sacs postaux et où des passagers descendaient.


Le grand car était presque vide quand nous retrouvions l’autre chauffeur. A notre arrivée, la place des bourgs s’animait. Des gens venaient à la rencontre des nouveaux arrivants et des adolescents transbordaient les bagages dans le petit car antique qui allait nous mener au village. Devant la boutique du coiffeur, des hommes discutaient sur la murette en attendant leur tour. Plus loin, un banc de pierre servait de salon pour les consultant du docteur. Avant de repartir, les deux frères se transmettaient des consignes frontalières tandis que nous faisions nos dernières ablutions nomades à la fontaine centrale en prenant garde à ne pas glisser dans l’abreuvoir. Tout nous était maintenant familier. Nous étions presque arrivés.
Nous nous installions dans le petit car juste derrière le chauffeur et nous redécouvrions un paysage maintenant connu en l’écoutant raconter de banales nouvelles du canton, ponctuées de considérations sur le mauvais état de la route. L’avant-dernier village vite franchi, nous nous retrouvions seuls ou peu nombreux avec notre involontaire chronographe.

Pendant trois mois, nous le verrions passer en fin de soirée avec son car. Les premiers temps, il amenait le flux des migrants, le début du mois d’août était sa période la plus faste. Puis, après la convulsion des premiers jours de septembre, il revenait vide à la nuit tombante annonçant la fin prochaine du rêve estival. D’ordinaire, il dormait au village et redescendait le lendemain matin. Mais le samedi, il repartait dès le soir respectant la trêve dominicale et introduisant dans notre calendrier l’arbitraire mesure hebdomadaire.


Il n’était pas seulement pour nous cette abstraite entité de temps. La veille d’un départ, on nous envoyait le prévenir de s’arrêter le lendemain matin devant notre maison. On le trouvait attablé dans la salle carrelée du Café d’en haut, parmi les jeunes gens rieurs. Il avait ses habitudes dans ce bar tenu par deux sœurs célibataires. L’aînée lui avait donné son nom, la plus jeune, belle et hiératique, apportait cette touche de distinction qui en faisait le bar mondain du village où l’après midi les cadres coloniaux et les militaires en retraite se retrouvaient pour jouer au bridge. Nos imaginations enfantines n’ont pas manqué d’écrire la fiction d’un amour entre la plus séduisante des sœurs sédentaires et le plus villageois des frères voyageurs. Cette légende secrète voulait sans doute tempérer le mystère d’un exil nocturne qui, comme tout exil, ne peut supporter les solitudes amoureuses.


Nous sortions maintenant de la dernière vallée. Nous étions arrivés.
Paris, mai 1984

Tableau du village corse d’Olivese , peinture en couteau sur toile.