Géomental

11 septembre 2001: psychogéographie d’un attentat

Publié dans le webzine La Spirale en janvier 2002.

Lorsque la poussière des tours du Word Trade Center retomba, dans les mois qui suivirent l’attentat du 11 septembre, on s’aperçut à quel point l’espace new-yorkais et américain venait d’être durablement fragilisé, instabilisé. Cette tragédie fut un puissant révélateur de la manière dont la rupture du sentiment de sécurité lié à l’espace peut créer un impact psychologique massif.

Projections lumineuses évoquant les tours jumelles du World Trade Center après les attentats du 11 septembre
Photo 🄯 Matteo Catanese

À New-York, ville pourtant familière avec toutes les peurs de la modernité, les prescriptions de somnifères et d’anxiolytiques grimpent, la population continue d’être inquiète. Tout semble à la fois pareil et différent. Le choc du 11 septembre et l’insécurité environnementale ont généré ce que les médias nomment une véritable psychose spatiale. Pour la psychiatrie contemporaine, cette réaction confirme l’influence grandissante des problématiques territoriales dans les modalités de production et d’expression du mental.

La fragilisation du territoire nord américain démontre, sous nos yeux et en temps réel, comment l’espace peut être impliqué dans la production massive d’unités cliniques. Ce drame dévoile les qualités et l’impact d’un langage territorial dont, depuis quelques années, nous mesurons les effets de manière individuelle et isolée dans notre pratique psychiatrique.

Comme pour les individus que nous recevons, l’harmonie spatiale des sociétés se fonde sur un équilibre original entre certains lieux identitaires et certains trajets symboliques. Les destructions du 11 septembre ont affecté ces deux paramètres, déstabilisant ainsi pour la première fois la spatialité nord-américaine.

L’espace figé du 11 septembre

Les icônes, d’abord. Comme les totems, les cathédrales où les statues bouddhistes qui ancrent et affirment des identités collectives, les gratte-ciels, dont les images ont depuis longtemps colonisé la planète, sont la marque distinctive de l’Amérique. Les attaques ont frappé sa ville d’élection, New York, véritable forêt de gratte-ciels dont les figures de proue, les Twin Towers, ont été détruites en direct.

Le World Trade Center n’était pas un monument comme les autres. C’était un des lieux emblématiques d’une société se définissant par son mouvement. C’était un lieu de condensation et d’échanges — en témoignent les milliers de corps anéantis sous ses décombres et les dizaines de nationalités touchées par le massacre.

Cette activité et cette diversité se sont brutalement figées sur image, contrariant le rêve nomade originel d’une spatialité nord-américaine doublement touchée, non seulement dans la destruction d’un de ses lieux identitaires mais, aussi, dans la restriction de sa mobilité — voyages annulés où reportés, déplacements ralentis, mesures de sécurité aux frontières du continent, voire aux portes de Manhattan.

Vulnérabilité spatiale et sidération

Si, chez les individus que nous rencontrons, la perte des repères environnementaux génère un sentiment de vide dont l’issue peut être tragique, cette même syncope spatiale, lorsqu’elle touche notre moderne Babylone, réveille les craintes d’une mort civilisationnelle toujours possible.

Le choc est d’autant plus intense que contrairement à l’attentat d’Oklahoma City[1]Voir Attentat d’Oklahoma City. Wikipédia., l’agression n’est pas domestique et localisée; elle est cette fois conduite par des réseaux étrangers sommairement équipés mais efficaces et elle ébranle une spatialité à haute définition qui découvre sa vulnérabilité.

On navigue dans ces zones dangereuses, hors de toute visibilité, dans ces recoins obscurs où depuis l’enfance (celle des individus comme celles des peuples) naissent les peurs les plus irrationnelles avec leur aura de magie: recours massif à des explications religieuses ou chamanistiques; émergence d’états délirant persécutoires ou charismatiques.

Prise en défaut, la parole usuelle ou scientifique semble suspendue, inefficace: « Quand c’est arrivé, je me suis promené dans les rues de Brooklyn et ce qui m’a frappé, c’est que c’était totalement silencieux. Personne ne parlait », témoigne Paul Auster[2]Un court extrait des notes prises, le 11 septembre 2001, par l’écrivain new-yorkais a été publié dans le recueil 110 Stories. New York Writes After September 11 (p.34. New York University … Continue reading. C’est cette même sidération que nous constatons sur les lignes de front psychiatriques lorsque viennent y échouer des individus en état d’égarement spatial.

Réalité mutilée

Si ce silence, aujourd’hui collectif, est familier au grand public, c’est qu’il se répète. Il accompagne tous les chaos télévisualisés, catastrophes, déroutes ou exodes de populations — autant de visages sans voix face à des caméras soudainement avides de mots, avides de sens.

Sidérée, New-York est devenue une réalité physique mutilée, hantée par les pires scénarios de destructions hollywoodiennes, avec, en toile de fond, des images de réfugiés en pleine détresse. Comme pour ces déplacés, comme pour les autres itinérants de la planète, incluant les homeless, l’espace impose sa présence à toute une population ordinairement protégée par un univers d’images réconciliatrices. Double faillite: celle du réel, mais aussi, celle d’un imaginaire où la fiction fait retour dans la réalité. L’image s’est faite chair.

Pour tous, le 11 septembre annonce la fin des paradis territoriaux, la fin des sanctuaires. L’histoire doit à nouveau composer avec ses contraintes géographiques, au risque de s’y perdre — peur de l’inconnu, angoisse du vide, d’un sol qui se dérobe, d’un espace qui soudain devient opaque, étrange, voire menaçant.

Angoisse et réconciliation

C’est cette même angoisse endémique colorant l’air du temps que l’on rencontre, individualisée, lorsque la psychiatrie se déplace dans des environnements dévalués ou insécurisés: des banlieues aux centres-villes, des ghettos aux quartiers cosmopolites, des régions éloignées aux villes sinistrées, du Nord au Sud.

Là où l’espace indique ses faiblesses et ses limites, ce sont ces mêmes corps orphelins de mots, isolés, atomisés, que nous recevons — toxicomanes, accrocs divers, phobiques, border-lines, qui, comme les immigrants, les itinérants et les délinquants dans un autre registre, perdent le sens commun de l’espace. Là aussi, le silence règne pour exprimer une détresse territoriale où le corps est tout entier sollicité, depuis la fatigue chronique jusqu’au suicide en passant par burn out et addictions. Dans les cliniques de la modernité, c’est le plus souvent le corps qui se retrouve en première ligne comme médiateur du malaise.

Et c’est autour de lui que vont s’organiser les premiers soins, à New York. D’abord, réflexe de simple survie, images, expurgées des violences faite au corps dont on veut préserver l’intégrité visuelle. Ensuite, ton confidentiel et intimiste des grands présentateurs sur fond d’image des tours en boucles qui se répètent pour exorciser le trauma. Proximité du personnel politique accompagnant la population et l’invitant simplement à recommencer à vivre normalement.

Au-delà de ces interventions d’encadrement de masse qui, bien sûr, indiquent des stratégies thérapeutiques, les individus déstabilisés vont se réunir spontanément dans des lieux publics, églises, écoles ou bureaux. Dans ces regroupements de fortune fonctionnant comme communautés où familles, c’est la réconciliation du corps avec son environnement qui va être recherchée. Elle est, comme nous l’avons observée à l’urgence, préalable à toute expression et résolution du malaise.

Et c’est du reste dans ces communautés spontanées que se sont présentés, le 11 septembre, de nombreux intervenants dont les lieux de soins étaient désertés. Loin de la neutralité et de la distance clinique que requiert classiquement une rencontre psychiatrique, ils ont pu constater la manière dont ce séisme éclaire et souligne les bouleversements actuels de nos pratiques thérapeutiques en pleine évolution.

Le siècle de l’Espace

Dans notre « nouvelle aire » — le Siècle de l’Espace, comme l’annonçait Foucault[3]Pour un aperçu des idées générales (et fascinantes) du philosophe concernant l’espace, on peut lire en ligne la conférence qu’il donna en 1967, sur ce sujet, à l’École … Continue reading, les territoires sont devenus aléatoires, flottants sur une planète vieillissante, médiatiquement déclassée. L’insistance de facteurs environnementaux, politiques et écologiques hors contrôle fragilisent les spatialités humaines et signe une véritable révolution spatiale du mental.

La position respective et les rapports de la parole, du corps et du sol sont actuellement en pleine mutation, et consacrent le retour dans notre civilisation de son éternel refoulé — l’espace. Ces bouleversements structuraux qui génèrent les cliniques de notre modernité déportent en même temps la psychiatrie de ses lieux d’élection — l’asile ou le divan — et lui imposent l’élaboration de dispositifs d’accueil nomades, capables de produire leur propre logique thérapeutique.

Au-delà de ses approches biologiques et psychologiques, la psychiatrie, elle-même aujourd’hui en souffrance territoriale, est sollicitée à penser l’Espace comme nouvel interlocuteur du mental.

References

1 Voir Attentat d’Oklahoma City. Wikipédia.
2 Un court extrait des notes prises, le 11 septembre 2001, par l’écrivain new-yorkais a été publié dans le recueil 110 Stories. New York Writes After September 11 (p.34. New York University Press. 2002).
3 Pour un aperçu des idées générales (et fascinantes) du philosophe concernant l’espace, on peut lire en ligne la conférence qu’il donna en 1967, sur ce sujet, à l’École d’architecture de Paris.