Le psychiatre comme agent spatial


La communication que je souhaite présenter se fixe trois objectifs: d’une part, une approche de l’espace comme forme de langage, d’autre part, un aperçu de la modification des objets cliniques ces dernières années, et enfin, la transformation des pratiques thérapeutiques, mutation qui interroge la position actuelle du psychiatre.

1. L’espace comme langage

L’espace dont on va parler, c’est l’espace tel qu’il est perceptible dans les pratiques humaines. De ce point de vue, les éléments qu’on va retenir, c’est essentiellement, dans un premier temps, les lieux et les trajets. Pour faire en sorte que cela soit bien clair, on se ramène à une expérience de l’abord d’une ville étrangère. On l’aborde généralement à partir d’un point fixe: un hôtel, une résidence d’ami, et, à partir de là, on va se donner des points de repères. Ce sont les monuments, les musées, les clubs, les restaurants, bref des éléments de lieux. En même temps, nous allons balbutier des phrasés spatiaux qui relient ces ensembles de lieux entre eux, nous expérimentons alors les trajets. La connaissance de la ville va ainsi lentement s’opérer, d’une part grâce à une meilleure connaissance des lieux, c’est-à-dire par l’acquisition d’un vocabulaire plus large, et d’autre part, par une exploration des trajets que l’on peut considérer – en s’adressant toujours à la métaphore de la langue – comme une véritable syntaxe.

Cette expérience va faire appel à notre code spatial au carrefour de notre histoire individuelle et de nos géographies. On va tester sa souplesse, sa capacité à s’adapter à des situations nouvelles où le corps se retrouve en première ligne, tout mouvement nécessitant un jeu harmonieux entre trajets et lieux. Un ancrage territorial problématique va se manifester au travers de la défaillance de cette harmonie, défaillance que nous avons pu observer lors d’un échange franco-québécois où nous avons accompagné de jeunes adultes psychotiques en voyage. Certains se repliaient de manière catatonique sur le groupe, tandis que d’autres se dispersaient dangereusement dans les trajets, leur ancrage territorial originel problématique était exagéré, confronté à une situation spatiale dont les diagrammes de trajets et de lieux leur étaient étrangers.

Comme pour chaque individu, chaque territoire a sa propre identité, sa propre organisation de trajets et de lieux.

Pour revenir à notre exemple initial, le voyageur sait que par exemple les villes nord-américaines ont une fluidité plus grande que les villes européennes. Les repérages, lors de déplacements, y sont ordinairement plus faciles, ces villes ayant souvent du reste été construites – comme c’est le cas de Manhattan – autour d’un plan originel supposant ainsi que les lieux, comme dans les sociétés nomades, vont être assujettis aux trajets. Les villes européennes, par contraste, qui se sont construites et développées par strates historiques anciennes et successives, avec à chaque fois l’érection de monuments et l’adoption de modes architecturales, supposent que les trajets vont devoir respecter et s’organiser autour de ces lieux sacrés rendant l’exploration souvent plus difficile. Rome en étant une excellente illustration. Toute forme d’organisation spatiale va avoir ses propres particularités qui façonnent l’identité culturelle de ses habitants. Ainsi, sans préjuger de son caractère fondamental, force est de reconnaître que l’espace participe à la création et à l’actualisation des identités culturelles et, donc, des organisations mentales qu’elles peuvent déstabiliser. Pour revenir à ma propre expérience de psychiatrie nomadique, alors que le voyage se déroulait dans une atmosphère d’étrangeté contrôlée, les Français exilés en Abitibi étaient inquiets de la dilution de l’espace, tandis que rapidement les Abitibiens en Normandie se sont retrouvés dans un malaise de type claustrophobique. Chaque groupe de son côté développant des rituels de résistance spatiale et actualisant ainsi l’empreinte de leur territorialité différente.

Ainsi, l’inscription dans la structure spatiale relève à la fois de l’histoire individuelle du sujet et de sa rencontre avec l’espace conçu comme un véritable langage qui fonde son environnement territorial. Cet environnement – qu’il soit plutôt orienté sur les trajets, comme dans la société nord-américaine mais aussi dans les tribus nomades de la Mongolie, ou qu’ils soient orientés autour des lieux, comme dans la culture européenne mais aussi chez les Indiens piros d’Amazonie – a un caractère arbitraire et aléatoire. Impression d’étrangeté que l’on a sans doute tous partagée lorsque d’avion on voit se dessiner sur le sol de petits circuits imprimés figurant des installations humaines perdues dans les immensités de sable de l’Ouest américain ou de neige du Nord canadien. Les Mongoles et les Piros, dépourvus de cette vision aérienne, composaient avec cette terra incognita en la confiant aux chamanes. Représentants des forces cosmiques, ils étaient capables d’interpréter son étrangeté et de la parcourir comme une terre habitée.

Dans nos sociétés tout entières dévolues au primat de la raison, si la prise en compte de la pensée cosmique a disparu, on la voit réapparaître sous la forme d’une angoisse touchant les forces irrationnelles capables de nous anéantir. C’est cette angoisse qui fonde l’inquiétude écologique, l’intérêt pour les sciences spatiales et l’explosion de formes artistiques mettant en scène le cosmos comme milieu de vie. D’une certaine manière, l’espace impose sa loi et nous la retrouverons lorsque nous envisagerons les nouvelles formes du délire.

Nous n’irons pas beaucoup plus loin dans cette direction sinon de retenir que nous participons à une communauté territoriale qui doit composer au-delà de ses limites avec une spatialité imaginaire actuellement menaçante.

2. La modification des objets cliniques

Nous allons maintenant essayer de voir comment les actuels bouleversements territoriaux et les angoisses qu’ils font surgir vont infléchir les modes cliniques, engendrer de nouvelles catégories.

Il n’y a pas si longtemps, dissociés de leurs racines, contraints de s’inventer une vie dans un milieu devenu étrange, les schizophrènes étaient l’aristocratie métaphorique d’une réalité spatiale en pleine ébullition. La mondialisation était encore hésitante. La psychose avait alors pris la place de l’hystérie, disgraciée par la montée en force d’un univers médiatique où la représentation avait été concédée à l’image. Cette même image médiatique qui va lentement façonner un contour planétaire en forme de village où toute altérité devient menaçante. Le fou redevient l’itinérant de ce village.

Avec l’hystérie et la schizophrénie, on était encore dans l’imaginaire, dans la représentation du corps; avec l’arrivée des nouvelles modes cliniques, le corps va se retrouver en première ligne. Toxicomanie, violence, borderlines, attaques de panique, itinérance, suicides, autant de pathologies qui touchent aux difficultés de l’inscription du corps dans un espace de plus en plus standardisé et de plus en plus cloisonné. Au compte de ces modes cliniques, la maladie bi-polaire, maladie des intempéries bien sûr mais aussi des enfermements dépressifs ou des pertes maniaques. C’est la psychose de l’heure. Elle indique le délabrement du champ spatial où nous opérons.

Un espace où les limites avec le monde sensible environnant sont de plus en plus présentes, très souvent sous la forme d’un danger. Le territoire ne tire plus sa légitimité de simplement être, ses appartenances sont contestées, son futur est hypothéqué. Il est prêt pour les gangs ou les sectes qui indique des limites ou spécule sur le cosmique.

Dans un tel contexte, on comprend le retour du fantastique, peuplé d’objets non-identifiés devenus des compagnons familiers, tandis que les sujets voyagent dans des dimensions cosmiques reconstruites. Un retour d’une altérité spatiale refoulée qui voit l’apparition de sujets nombreux dispersés en contact direct avec des OVNI qui les illuminent, les pénètrent, voire les fécondent. Toute chose que l’on aurait caractérisée comme délire paranoïde s’instaure aujourd’hui comme système défensif face aux incertitudes planétaires. Ainsi, insidieusement, l’espace aurait créé de nouvelles modalités de pensée pour satisfaire son équilibre dans des cultures toutes entières dévolues à une mythologie scientifique à laquelle jusqu’à dernièrement le discours devait se soumettre ou se démettre. Ainsi, la prise en compte, la reconnaissance d’effets spatiaux viendrait nous surprendre dans nos bastions théoriques.

3. La position actuelle du psychiatre

Dans ces bouleversements touchant l’espace et ses représentations imaginaires, engendrant de nouveaux modèles cliniques, la psychiatrie a perdu elle aussi la sécurité de ses espaces originels: l’asile, mais aussi le divan. Ces lieux symboliques qui la fondaient se sont retrouvés eux aussi en pleine dérive. La psychiatrie va devoir se territorialiser différemment. Le mouvement s’est esquissé au travers de modes de pensée différenciés, (l’anti-psychiatrie, l’ethno-psychiatrie) mais aussi dans des modalités d’écoute différentes (sectorisation, psychiatrie d’urgence, centres de crises). Comme la mode, la psychiatrie s’est rapprochée de la rue. Elle s’est démocratisée en s’ouvrant non seulement sur des objets cliniques nouveaux, mais aussi en offrant des modalités institutionnelles et thérapeutiques de plus en plus différenciées. Elle a dû concéder ou partager avec des organisations communautaires des populations dont autrefois elle s’occupait: les autistes, les toxicomanes, les personnes violentes. Même des populations que l’on pensait plus proches, comme les schizophrènes, les émotifs, voire les phobiques, se retrouvent dans des organisations communautaires spécifiques. Le pouvoir thérapeutique s’est dilué dans une multitude de structures qui ont l’avantage d’offrir des services à la carte. Quel champ d’intervention, dans un tel panorama, nous reste-t-il? La question ultime étant de savoir qu’est-ce qui, dans tout ça, va rester de la psychiatrie? Bien sûr, une discipline médicale centrée sur la biologie et ses applications psycho-pharmacologiques, aussi sans doute ces évaluations cliniques et le traitement des cas les plus complexes. Il s’agit là de la part scientifique de notre savoir, mais en aucun cas elle ne peut représenter la totalité et l’ensemble d’une pensée clinique qui prend en compte la totalité de l’existence du sujet.

La psychiatrie a côtoyé la folie pendant très longtemps et de très près: Beaucoup de nos collègues étaient logés à l’asile où ils travaillaient, et de nombreux psycho-thérapeutes exerçaient dans les lambris de leurs luxueux appartements, à la frontière de la médecine et du chamanisme, du public et du privé. Malgré l’éloignement sécuritaire de notre pratique actuelle, il se peut que nous retrouvions nos mendants dans des ensembles beaucoup plus larges où nous partageons, encore une fois mais d’une autre façon, le même territoire. C’est comme ça que j’ai lu l’intervention du Dr. Marie-Carmen Plante dans l’Actualité Médicale sur la nécessité d’une psychiatrie des centre-villes. Une psychiatrie articulée autour du mouvement, devenue nomade après avoir été si longtemps sédentaire.

Dans la situation actuelle, notre rôle est de profiler le temps, de mettre la douleur en perspective et d’organiser des espaces transitionnels. Dans l’accélération actuelle des trajets, c’est s’inscrire comme un lieu tribal et sacré qui propose des ouvertures. C’est, ainsi, se situer comme un point de repère dans le mouvement n’ayant pas fonction de l’arrêter mais, au contraire, de l’accompagner, d’agir comme agent de réconciliation spatiale. C’est un peu ce que j’entrevois comme étant la part sacrée de notre travail. Ce dont j’espère avoir convaincu mon auguste assistance.