Reportage : Peaux blanches et masques noirs
Invité en Corse aux Journées de psychiatrie de Castellucciu, mon intervention, intitulée « Territoire de l’exil, et l’exil du territoire » exprime le thème du rapport entre corps et espace de l’identité de l’exilé. Ma communication a été détonante et étonnante.
Mon enfance d’exilé était organisée autour de la transhumance annuelle en Corse. Nous étions ce troupeau, parqué dans les bateaux de la Transat qui, du large, humait au petit matin les senteurs de l’île. Ce moment, nous l’avions attendu neuf mois. Le temps d’une renaissance. Notre identité, mon identité, c’était ce voyage de la banlieue parisienne à Olivese – mon village – ainsi que les parcours dans Paris, les uns chez les autres, nous restions entre nous. La Corse se juxtaposait sur Paris comme une véritable hallucination spatiale. Notre individualité corporelle, c’était cet ensemble de trajets qui nous conférait cette forme d’identité territoriale enracinée.
Aujourd’hui, tout cela m’a conduit au Québec, dans une de ces régions nouvellement colonisées par des nomades aussi dans le nord. Cette province est, comme la Corse, un état nomade au devenir incertain, en lutte pour défendre sa langue et sa culture. Je m’y sens bien.
Les Corses de naissance sont constitués par cette insertion incertain dans l’espace qu’on nomme le trajet, le passage. On peut s’y attarder longtemps. On peut s’y perdre aussi.
Foucault dit de la folie qu’elle est le passage même. Si cela est vrai, notre déchirure commune d’insulaires est territorialisée non seulement dans nos trajets d’immigrés mais dans la matérialité même de la culture corse traditionnelle où la terre et vénérée, incorporée comme chez les Amérindiens pour qui le territoire est la raison même de son existence… menacée. Nous sommes sans doute en situation d’urgence territoriale. Ça rapproche beaucoup des psychotiques qui sont en position d’exil sur leur propre continent. La tradition orale, la langue corse intégrait les exils par une alchimie qui m’échappe: présence de la voix et du corps. C’est parfois la seule chose que demande les psychotiques.
On est dans un espace avant d’être dans une langue. Avant de parler, l’enfant a la sensation physique de son espace. Il le vit comme un espace absolu, sans relativité. Ce n’est que lentement qu’il en découvre l’arbitraire. La réponse peut aller d’une sédentarité crispée à une errance absolue. Les Corses dont l’espace est malmené se retrouvent sur tous les points de cet éventail. Ce sont des positions vécues et ressenties physiquement. Je ne crois pas que ces effets physiques soient réductibles à des phénomènes de simple langue.
Dire que le corps n’inscrit rien avant le langage, c’est un présupposé philosophique qui me paraît douteux. Il y a en ce moment une véritable mystique formaliste de la langue chez certains psychiatres. La langue serait universelle et sans contrainte d’espace. Nous avons là à faire à une parole proprement divine.
Le fait d’être psychiatre corse me permet de me situer en petites tortues insulaires en déplacement qui essaient de trouver leur place plus qu’en ambassadeurs de justes théories. D’agir plus en disséminateurs qu’en totaliseurs. Je suis plus dans un présent de l’Être, de la Relation que dans sa triangularité théorique perpétuelle. Etre psychiatre à l’étranger, c’est jouer avec sa propre étrangeté. Les gens avec qui je travaille sont sensibles à cette différence.
Ce que la psychiatrie en France oublie, c’est cette spatialité, cette corporalité. Il est curieux de noter comment certaines sociétés occidentales interrogent leur inconscient linguistique via la psychanalyse sans jamais interroger leur inconscient spatial. Or, comme le linguistique, il ne tarde pas à se manifester.
On le voit à l’œuvre dans tout ce qui est uniformisation protectrice contre l’étrangeté spatiale comme l’architecture terroriste des camps de vacances.
Ici, c’est le refoulé spatial qui est en jeu. Dans ces camps de vacances, on se protège des autres parfois avec des barbelés. L’inconscient spatial est topologisé et exporté de manière tout à fait terroriste dans des espaces que ces architectes touristiques déstabilisent parce qu’il n’y a pas de réciprocité. Il y a incontestablement une grande violence dans l’installation de ce genre de démarche d’à-communication. A moins de considérer que les peuples « touristisés » sont plus tolérants que ceux qui les envahissent, ou dans un rapport de soumission tel qu’ils ne peuvent plus réagir.
Toute l’histoire de la psychiatrie est fondée sur une histoire d’espace, de l’asile au divan. Et quand on va loin dans l’analyse d’un psychotique, on retombe toujours sur un problème d’espace. Notre rôle est de trouver un lieu de conciliation où le malade puisse évoluer. Mais il faut faire attention: ne pas l’arrêter, l’enfermer dans un catégorie. Il faut en finir aussi avec la déresponsabilisation de la communauté à l’égard de la folie en la confiant à l’asile, au psychiatre.
De l’asile au divan, tout fonctionne dans l’immobilité. Tout cela me paraît bien paradoxal dans un monde où l’itinérance est plus jamais de règle, où le mouvement spatial a comme une accélération gigantesque du fait des transports modernes et de l’évolution du mode de vie.
On est entré dans une civilisation de grandes migrations, de nomadisme et… le discours psychiatrique reste figé. Les catégories psychiatriques se sont élaborées sur des asiles, sur des gens « arrêtés, assignés »à résidence en quelque sorte, de la même façon que la psychanalyse s’est faite sur des gens « allongés ». Cela se comprend peut-être, mais c’est bien curieux à noter. Dans la civilisation moderne, où le nomadisme reprend ses droits et dans des cultures qui sont marquées par l’itinérance, il y a peut-être d’autre démarches à trouver, qui engagent le corps du sujet dans ses trajets ou ses mouvements, dans sa spatialité.
L’immobilité physique et conceptuelle de la psychiatrie explique certains de ses échecs. Je pense que cela explique son échec avec les toxicomanes, sa méconnaissance des itinérants, sa formalisation de la psychose. Le psychiatre ne prend pas en compte la part nomade qui est au fondement de toute société, de toute culture.


