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Kahnawake 2020, un autre regard…

Depuis la dernière crise autochtone, la réserve de Kahnawake a été citée par la presse des centaines de fois pour des millions de spectateurs, qui maintenant la connaissent sans l’avoir vue comme les milliers d’automobilistes qui, dans leur transhumance quotidienne, empruntent les routes qui traversent ou limitent son territoire. Pourtant il s’agit d’une ville de 8000 habitants qui s’est développée selon un modèle commun à toutes les banlieues nord-américaines des années 50. Elle en garde l’apparente quiétude avec, au bord du fleuve, des édifices centenaires en pierre dont une église et une vue panoramique sur Montréal et ses lumières la nuit. Sa population, comme celles des banlieues qui l’entourent, fréquente les mêmes centres commerciaux, les mêmes universités et les mêmes hôpitaux. Elle occupe à Montréal distant de 15 km, de nombreux emplois spécialisés, bien au-delà des emblématiques Iron workers. Elle participe aussi, comme spectatrice ou actrice, au Montréal culturel avec ses nombreux événements dont le festival Présence autochtone au début du mois d’aout. Elle organise chaque année au mois de juillet un pow-wow, dont l’accès est offert à la population voisine. Kahnawake est une ville parfaitement intégrée à notre modernité urbaine et planétaire.

Réserve de Kahnawake

Invité par des intervenants traditionalistes avec qui j’avais collaboré à l’hôpital de Châteauguay, je travaille depuis 10 ans comme psychiatre auprès de cette communauté. On comprend que, dans mon travail, ce qui nous est commun en matière d’affects et de valeurs offre un champ et des possibilités communicationnels suffisamment larges pour permettre un échange thérapeutique, dans un espace où les identités se mêlent. Je vais d’ailleurs y rencontrer des pathologies familières, anxiétés, dépression, troubles de l’humeur, figurant au palmarès de l’OMS et équitablement répartis au niveau planétaire. Derrière cette toile de fond commune, au fil du temps, le personnel hospitalier, les intervenants et mes nombreux patients, vont m’introduire dans l’intimité de la réserve, seul univers de vie pour certains de mes patients, référentielle pour tous, et aujourd’hui en pleine renaissance.

Après avoir résisté à des siècles ethnocidaires, la communauté reconquiert sa langue, une école élémentaire en immersion totale mohawk. Elle a ses propres médias : chaines de radio et de télévision, avec son feuilleton « Mohawk Girls » et ses journaux largement ouverts aux débats. Son hebdomadaire « Eastern Door » a reçu le titre de meilleur journal canadien communautaire. Cette renaissance, nous la retrouvons dans la création artistique, musiques, danses, traditionnelles et modernes, sculptures ou peintures, jusqu’à la mode. La styliste Tammy Beauvais, demeurant à Kahnawake, est connue internationalement. Nous ressentons dans le cours de notre pratique thérapeutique, les effets bénéfiques de cette reconquête identitaire pour la communauté comme pour les individus. C’est lorsque cette identité retrouvée vient à manquer que l’on mesure son importance qu’il s’agisse d’individus en déroute ou de communautés pauvres et isolées frappées par des vagues successives de suicide d’adolescents. C’est parce qu’elle a bénéficié d’opportunités économiques que, comme d’autres communautés, Kahnawake a pu échapper à cette tragique fatalité en développant un réseau d’intervenants en santé mentale ancrés dans la communauté et en construisant son propre espace de reconnaissance identitaire en harmonie avec son histoire et ses valeurs.

Sans doute parce qu’elles ont été les premières victimes d’une dépossession territoriale, aujourd’hui généralisée par le libéralisme mondialisant, les Premières Nations dans leur héroïque résistance ont développé des valeurs en concordance avec les actuels défis planétaires. Une ré-appropriation du territoire et un culte de la terre dont se revendiquent tous les mouvements écologiques mondiaux, ou dans notre domaine particulier : des thérapies se fondant sur l’harmonie de l’individu avec son environnement, sweat house, pipe ceremony, story telling, que se sont appropriés les nouveaux courants thérapeutiques en Occident comme les thérapies de la pleine conscience, la méditation voire les promenades dans la nature. Kahnawake, en phase avec notre actualité mondialisante, est une société développée démocratique, avec une égalité des sexes, avec une liberté de la presse, avec une société civile qui par référendum a refusé à deux reprises l’installation d’un casino au nom de ses valeurs de respect traditionnel.

La série MOHAWK GIRLS diffusée depuis  2014 sur les ondes canadiennes de la station APTN, le Réseau de télévision des peuples autochtones, aborde de manière légère des problèmes qui sont propres aux Premières Nations à travers le quotidien de quatre jeunes femmes mohawks.

Des valeurs de partage et d’accueil qui m’ont accompagné tout au long de ma pratique, dès mon initiation où j’ai été soutenu de manière amicale par les intervenants communautaires et hospitaliers, dont nombreux sont devenus mes amis. Une société émergente de ses blessures et affirmant sa culture autochtone. Kahnawake dont l’influence est grande parmi les Premières Nations qui s’y reconnaissent représente l’espoir d’une réconciliation harmonieuse.

La Réserve n’a rien à voir avec un camp retranché, elle n’est pas réductible à un simple barrage comme les médias le diffusent en boucle à des millions de Canadiens qui ne la connaissent pas, comme ceux qui la traversent un peu plus craintivement ces derniers jours. L’émergence d’une culture planétaire va permettre à la fois un échange universel avec la quasi-totalité des communautés humaines et en même temps va déstabiliser et menacer les plus fragiles. Apprenons à les connaître et à les protéger, chacune porte une part de notre humanité. Comme psychiatre, j’ai ressenti le besoin de rendre à cette communauté Mohawk ce qu’elle m’avait apporté, j’espère avoir réussi à mieux la faire connaître.

Jean Dominique Leccia
Médecin psychiatre à Kahnawake.
Assistant professeur. Université McGill.